Le modèle économique du streaming mondial est en train de se transformer sous nos yeux. Netflix, la plateforme américaine qui a révolutionné la consommation de contenus audiovisuels depuis son lancement en 2007, traverse sa première véritable crise en Europe occidentale : au premier trimestre 2026, la plateforme a perdu 2,1 millions d’abonnés dans la région, soit une baisse de 3,8 % par rapport au trimestre précédent, selon les chiffres publiés dans son rapport financier trimestriel. Ce recul inédit profite principalement aux plateformes locales, au premier rang desquelles Canal+, Arte.tv et Molotov, qui ont su capitaliser sur une demande croissante de contenus culturellement enracinés.
Les raisons d’une désaffection inédite
Les analystes du secteur audiovisuel identifient plusieurs facteurs concomitants pour expliquer ce retournement de tendance. Le premier est la saturation du marché du streaming : après des années d’abonnements multiples — Netflix, Amazon Prime, Disney+, Apple TV+ —, de nombreux foyers européens ont commencé à rationaliser leurs abonnements, choisissant de ne conserver que les plateformes qui leur apportent la valeur la plus élevée par rapport à leur coût mensuel.
Le deuxième facteur est la hausse des prix. Netflix a augmenté ses tarifs à deux reprises en France en 2024 et 2025, portant l’abonnement standard à 15,99 euros par mois et le premium à 22,99 euros. À ce niveau de prix, la concurrence des plateformes locales moins chères ou gratuites — Arte.tv et France.tv sont accessibles gratuitement — devient particulièrement sensible, d’autant que la qualité des contenus proposés par ces alternatives s’est considérablement améliorée.
La revanche des contenus locaux
La montée en puissance des plateformes locales n’est pas seulement due à des considérations tarifaires. Elle reflète également une évolution profonde des goûts des téléspectateurs européens, qui expriment un appétit croissant pour des contenus qui parlent de leur histoire, de leur culture et de leur société. Les productions françaises de Canal+ comme « Baron Noir », « En thérapie » ou « Le Bureau des légendes » ont démontré qu’il était possible de créer des séries de niveau international tout en restant profondément ancrées dans la réalité française.
Arte.tv, la chaîne franco-allemande qui a considérablement investi dans sa plateforme numérique depuis 2023, a vu ses abonnements payants progresser de 45 % en un an, portés par une offre de documentaires, de fictions d’auteur et de contenus culturels appréciés d’un public éduqué qui ne trouve pas dans Netflix les contenus correspondant à ses attentes.
Netflix contre-attaque avec les productions locales
Conscient du risque que représente cette désaffection, Netflix a accéléré ses investissements dans les productions locales en France, avec un budget de 250 millions d’euros alloué aux coproductions françaises en 2026, contre 180 millions en 2024. La plateforme mise sur des projets ambitieux comme l’adaptation de « Candide » de Voltaire en série d’animation adulte ou la dramatisation de l’affaire Dreyfus en mini-série historique. Mais ces initiatives, si elles témoignent d’une prise de conscience réelle, ne semblent pas encore suffisantes pour enrayer la tendance à la désaffection des abonnés européens.